L’odyssée latino-américaine des Turcos à travers la littérature arabe contemporaine

  Xavier Luffin [1] – Université Libre de Bruxelles

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Résumé : L’Amérique latine abrite d’importantes communautés d’origine arabe, essentiellement d’origine syrienne, libanaise et palestinienne, parfois nommées localement los Turcos, les premières vagues d’émigrés arabes arrivés au 19e siècle étant munis à l’époque de documents de voyage ottomans. Si ces migrants d’origine arabe sont présents en tant que personnages dans la littérature latino-américaine, ils apparaissent aussi dans la littérature d’expression arabe du Proche-Orient, libanaise en particulier.

Mots-clés : Turcos – littérature arabe – Proche-Orient – Amérique latine – XIXe et XXe siècle – migration

Abstract: Numerous Arab communities live today all over Latin America, where they are sometimes called los Turcos, due to the fact that the first wave of migrants arrived in this area in the 19th century with Ottoman travel documents. The first immigrants came mainly from Syria, Lebanon and Palestine. If these Arab immigrants became the characters of many Latin American novels, they also appear in a series of fiction books of the Middle Eastern Arabic literature, especially in Lebanon.

Keywords : Turcos – Arabic Literature – Near East – Latin America – 19th and 20th centuries – migration

Introduction

Plusieurs vagues d’émigrés originaires des pays du Proche-Orient se sont rendues aux Amériques à la fin du XIXe et tout au long du XXe siècle. Essentiellement originaires de la « Grande Syrie », qui englobe historiquement la Syrie, le Liban et la Palestine, ces hommes et ces femmes émigrèrent dans un premier temps essentiellement pour des raisons économiques, en particulier au Liban, qui souffrit particulièrement du régime de la mutasarrifiyya, une réforme appliquée dès 1861 coupant les populations montagnardes des plaines agricoles et des ports de la côte, les forçant ainsi à partir vers la capitale, puis au-delà. Un autre motif d’émigration à l’époque était causé par les tensions interconfessionnelles qui s’étaient amplifiées depuis les massacres de chrétiens au Liban en 1860. Cela explique que, dans un premier temps, les émigrants aient été surtout chrétiens, même s’il y avait également des musulmans parmi eux. Jusqu’en 1913, leur destination était surtout les Etats-Unis ; toutefois l’Amérique latine – en particulier l’Argentine et le Brésil – et plus tard les Antilles constituèrent rapidement une nouvelle destination potentielle, en particulier lorsque les États-Unis durcirent les lois sur l’immigration et l’acquisition de la nationalité[2]. Une seconde vague d’émigration s’étendra de 1918 à 1930, année où l’immigration en provenance du Proche-Orient mais aussi d’Europe ralentira fortement en raison de la crise mondiale et de son impact sur le développement agricole et industriel de la région[3]. À l’époque, ceux qui s’installèrent en Amérique latine furent baptisés Turcos parce qu’ils étaient porteurs d’un passeport ottoman[4] tandis que dans les territoires francophones, comme la Guadeloupe ou la Martinique, ils furent surnommés les « Syriens », en raison de leur origine géographique – la Grande Syrie[5].

Depuis, les Turcos font en quelque sorte partie du paysage culturel latino-américain, et notamment de son univers littéraire, puisqu’ils apparaissent sous la plume de nombreux auteurs latino-américains. Pensons par exemple à l’œuvre incontournable de Gabriel García Marquez : dans Cien años de soledad[6], le narrateur évoque à plusieurs reprises la présence de commerçants arabes qui viennent dans les régions reculées de Colombie pour se procurer des perroquets notamment. Mais c’est un autre livre du célèbre auteur colombien, Crónica de una muerte anunciada[7], qui leur offre la plus belle part, puisque le personnage central de ce court roman, Santiago Nasar, est lui-même le fils d’un émigré libanais. En réalité, les Arabes, au même titre d’ailleurs que bien d’autres communautés d’immigrés, mais aussi des Indiens et des Africains, faisaient partie du paysage humain des villes habitées par l’auteur depuis son enfance[8]. Notons que ce n’est pas là le seul rapport entre l’œuvre littéraire de Gabriel Garcia Marquez et le monde arabe, l’auteur ayant confié avoir été influencé par sa lecture des Mille et une nuits, fameux récit populaire de l’époque médiévale. C’est aussi le cas d’autres représentants du Réalisme magique latino-américain, comme Jorge Luis Borges[9] ou encore Julio Cortazar[10]. La place des Turcos en tant que personnages potentiels reste d’actualité, puisque récemment Rolo Diez, un auteur argentin installé au Mexique, a écrit un roman intitulé Dos mil y una Noches[11], dont les personnages principaux sont des membres de la communauté libanaise de Mexico, pris pour cible par la police dans le climat de suspicion né des attentats du onze septembre 2001.

En dehors du monde hispanophone, il faut citer l’œuvre du Brésilien Jose Amado qui, comme Marquez, fait régulièrement apparaître des personnages d’origine arabe dans ses

romans : dans Gabriela, Cravo e Canela[12], l’homme qui s’éprend de la belle Gabriela n’est autre que Nacib, un commerçant syrien de la ville d’Ilhéus. Mais il faut surtout citer son roman au titre non dénué d’humour, A descoberta de America pelos Turcos[13], relatant la saga de trois immigrés arabes – Jamil, Raduan et Ibrahim – dans la ville de Bahia au début du XXe siècle. Enfin, mentionnons un dernier roman, en français cette fois et très récent, pour les Antilles : Rue des Syriens, de Raphaël Confiant, qui se déroule en Martinique, décrivant l’épopée des commerçants syro-libanais dans l’île à travers le destin particulier de Wadi, débarquant à Fort-de-France dans les années 1920[14].

Parallèlement, plusieurs auteurs latino-américains d’origine arabe ont eux-mêmes pris la plume. Les auteurs de la première génération continuèrent d’écrire en arabe, comme plusieurs intellectuels de la famille libanaise al-Ma‘luf, installée au Brésil, et en particulier Qaysar Ibrahim al-Ma‘luf, auteur d’un fameux poème intitulé ‘Ala bisat al-rih (« Sur un tapis volant »)[15], mais aussi d’autres poètes et romanciers comme Shukri al-Khuri et Jamil Safadi, qui publièrent leurs livres à Sao Polo au début du XXe siècle. Les auteurs arabophones d’Amérique latine créèrent même plusieurs associations littéraires, en particulier au Brésil : le Riwaq al-Ma‘arri (« Le cercle d’al-Ma‘arri », du nom d’un célèbre poète arabe médiéval) en 1900, et surtout Al-‘Usba al-andalusiyya (« La ligue andalouse ») en 1933. Une dernière association littéraire fut fondée à Buenos Aires en 1949 : Al-rabita al-adabiyya (« Le club littéraire »). S’ils n’atteignirent jamais la notoriété de leurs compatriotes installés en Amérique du Nord, comme Mikhail Nu‘ayma, Amin al-Rihani ou surtout Gibran Khalil Gibran, auteur notamment du fameux livre intitulé The Prophet, leur production est loin d’être négligeable, en particulier dans le domaine de la poésie. De même, ils développèrent une presse arabophone locale : plusieurs journaux de langue arabe furent imprimés en Amérique du Sud dès 1898 – Al-Barazil (« Le Brésil »), Al-Raqib (« L’observateur »), Al-manazir (« Les opinions »), Al-sawab (« La droiture »), Abu l-hawl (« Le sphinx ») – et, quelques années plus tard, des revues littéraires comme Al-sharq (« L’Orient ») et Al-Andalus al-jadida (« La nouvelle Andalousie »), fondées respectivement en 1927 et en 1931[16].

Dans les générations suivantes, nombre d’auteurs d’origine arabe installés en Amérique latine choisirent d’écrire dans l’idiome de leur nouvelle patrie : l’espagnol, comme dans le cas du Mexicain Jaime Sabines ou de l’Argentin Jorge Asis, et le portugais, comme dans le cas des Brésiliens Milton Hatoum et Alberto Mussa.

Les Turcos dans la littérature d’expression arabe

L’émigration syro-libanaise vers l’Amérique latine ne fut pas un épisode furtif dans l’Histoire du Levant. En effet, elle s’étala sur plusieurs décennies à cheval entre le XIXe et le XXe siècle, avant de décliner sans toutefois jamais cesser totalement jusqu’aujourd’hui. Par ailleurs, certains migrants revinrent au pays pour des raisons diverses, ramenant avec eux souvenirs, récits et objets, tandis que ceux – la majorité – qui firent souche là-bas gardèrent généralement des liens avec leur patrie d’origine. Ainsi les Turcos ont-ils trouvé une place dans l’imaginaire collectif proche-oriental, reflété notamment dans la littérature. Effectivement, plusieurs romanciers et nouvellistes arabes, qu’ils soient originaires du Liban, de Syrie, de Palestine ou même d’Égypte, reviennent sur la présence arabe en Amérique latine, et ce de diverses manières. Nous allons tenter de présenter, de façon non exhaustive, quelques romans et nouvelles parus depuis les années 1980 qui abordent ce thème – mais nous aurions pu remonter bien plus loin, notamment avec la nouvelle de Khalil Taqi al-Din intitulée El Gaucho, publiée à Beyrouth en 1940 – en les regroupant en fonction de leur pays d’origine. Il s’agit généralement d’auteurs célèbres dans le monde arabe, certains de leurs ouvrages ont par ailleurs été traduits en français ou en d’autres langues européennes.

Parmi eux, les auteurs libanais sont de loin les plus nombreux. Il faut dire que le Liban est le pays du Proche-Orient qui compte le plus grand nombre de migrants disséminés aux quatre coins du monde – l’Amérique du Nord, l’Amérique latine, l’Europe, l’Afrique, mais aussi le reste du monde arabe, notamment les pays du Golfe – à la fois pour des raisons historiques, économiques et politiques : les rapports complexes entre communautés confessionnelles, les guerres civiles successives, l’instabilité politique… Ainsi, nombre d’allusions aux communautés libanaises d’Amérique latine dans la littérature libanaise contemporaine sont à replacer dans le contexte plus large de l’émigration comme destin du peuple libanais, où l’Amérique latine n’est qu’une destination parmi d’autres. Rashid al-Da‘if, auteur de nombreux romans traitant notamment de la guerre civile, mais aussi des rapports entre hommes et femmes dans la société libanaise, a publié en 1998 un roman intitulé Learning English. Le livre s’ouvre sur la découverte fortuite par le narrateur du décès de son père, survenu deux jours auparavant, et même de son enterrement. Le narrateur lit la nouvelle dans le journal, tandis qu’il est attablé dans un café du centre de Beyrouth. Il s’interroge alors à propos du scénario suivant :

Et que se serait-il passé si le hasard en avait décidé autrement, si je n’avais jamais appris la nouvelle, si j’avais ignoré à jamais que mon père avait été tué, à une centaine de kilomètres du lieu où j’habite, tandis que ceux qui résident en Amérique seraient au courant, eux, de même que ceux qui habitent en Australie, en Amérique latine et en Afrique, j’aurais alors reçu des lettres de condoléances de la part des habitants du village répartis sur les cinq continents[17].

Dans ce passage, la mention très générale du continent latino-américain sert simplement à souligner le destin des Libanais, à savoir d’être dispersés aux quatre coins du monde. On retrouve une impression similaire dans Zahra (« Zahra »), un roman de sa compatriote Hanan al-Shaykh dont l’intrigue se passe entre le Liban des années 1970, plongé dans la guerre civile, et la communauté libanaise d’Afrique de l’Ouest. L’héroïne du roman, prénommée Zahra, quitte Beyrouth pour échapper à un mariage dont elle ne veut pas et se rend chez l’un de ses oncles installé en Afrique. A un moment donné, la narratrice s’adresse au continent africain, lui disant qu’elle l’a préféré « au Brésil, à la Jordanie, parce que je rêve de toi depuis mon enfance[18]. »

Une autre allusion à l’exil des Libanais, cette fois dans le dernier quart du XXe siècle, se trouve dans Sayyidi wa-habibi (« Mon maître, mon amour ») de Huda Barakat. Le roman retrace l’histoire d’amour complexe qui unit Wadi‘ et Samiya, sur fond de guerre civile. Le jour où le premier disparaît soudainement à Chypre, Samiya passe en revue les différentes versions concernant sa disparition : les uns disent que Wadi‘ était impliqué dans un trafic d’armes, d’autres qu’il travaillait pour le Mossad israélien… La narratrice conclut ainsi :

Je préfère la version qui considère qu’il a rejoint Ayyub en Amérique latine, au Brésil ou peut-être même en Argentine. Celle qui dit aussi qu’Ayyub n’a pas été tué, qu’il a bien été pris dans un terrible guet-apens mais qu’il a survécu, qu’il n’est pas mort. Cette version dit aussi qu’Ayyub, une fois revenu à la vie, s’est rendu directement chez Wadi‘, je veux dire à la maison de son père, et qu’il a trouvé tout l’argent qu’il y avait caché[19].

Comme dans les deux romans précédents, l’auteure fait une simple allusion à l’Amérique latine, par ailleurs assez floue – le Brésil ou l’Argentine – mais suffisante pour montrer la permanence de l’émigration libanaise vers le continent.

Dans Ba’ mithla bayt, mithla Bayrut (« B comme maison, comme Beyrouth »), Iman Humaydan Yunus lie elle aussi la guerre civile libanaise et l’exil, en retraçant le destin de quatre habitantes de Beyrouth, de confessions différentes. L’exil est omniprésent dans l’esprit des protagonistes, peu importe la destination – l’Europe, l’Australie, les pays du Golfe, les Etats-Unis, l’Argentine – du moment qu’il leur permet d’échapper à la folie de la guerre qui ravage la capitale libanaise. Mais cette fois, la présence de l’Amérique latine se montre moins anecdotique que dans les romans précédents. Ainsi, l’une des quatre protagonistes, Camille, a été élevée par sa tante à Beyrouth, tandis que ses parents sont partis faire fortune en Argentine. Ses rapports avec sa tante ne sont pas toujours faciles, par ailleurs Camille en veut à ses parents – à sa mère en particulier, son père étant mort dans un accident de voiture en Argentine – d’être partis sans elle, de l’avoir abandonnée pour refaire leur vie si loin d’elle. Sa mère lui écrit régulièrement, mais Camille décide de ne même pas ouvrir ses lettres. Après la mort de son père, la mère de Camille se remarie rapidement et donne la vie à une autre fille, qu’elle nomme également Camille.

Elle a donné naissance à une fille qu’elle a nommée Camille. Elle l’a donc appelée par mon nom. Elle a dit que je lui manquais. C’est pour ça qu’elle a donné mon nom à sa fille ? Je lui manque donc tant que ça ? Je me pose ces questions tandis que la colère grandit en moi. Je suis réellement en colère, contre mon père, contre ma mère et même contre toutes les femmes autour de moi. Contre une guerre qui a fourni à ma mère un prétexte pour ne pas revenir. Pourquoi ne pas m’avoir emmenée avec elle ? Je ne cesse de me poser cette question. Ma mère m’écrit chaque fois qu’elle reviendra en été. Chacune de ses lettres se termine par la même phrase, que je connais par cœur désormais : « je vous verrai cet été, si Dieu le veut. » Puis elle reporte son retour à l’été suivant, je grandis et ma mère se fait vieille[20].

En fait, l’Amérique latine, que la narratrice n’a jamais visitée, est associée ici à la séparation, à la trahison de ses parents, qui ont refait leur vie sans elle. Un autre pays latino-américain dont il est question dans ce roman est le Venezuela, le pays où Josépha, une autre protagoniste, a rencontré l’Italien Roberto, devenu son troisième mari, et père de son unique enfant, Angelo. Josépha reportant tous son amour sur son fils, Roberto finira par la quitter pour partir à la recherche diamants sur les rives de l’Amazone, tandis qu’elle retournera avec son fils au Liban, où elle apprendra que Roberto « vit désormais dans une tribu amazonienne, qu’il s’est même marié avec l’une des filles de cette tribu[21]. »

Des mondes différents

Il faut aussi mentionner un passage plein d’humour et d’ironie de Maryam Al-Hakaya (« Maryam la conteuse »), un roman de ‘Alawiyya Subh paru en 2002, qui aborde sans concession les contradictions de la société libanaise, notamment sur le plan confessionnel, sur fond de guerre civile encore une fois. La narratrice, Maryam, dresse le portrait de différents membres de sa famille et de son entourage, notamment sa tante Tuffaha, revenue au Liban à l’âge de soixante-cinq ans après avoir vécu la plus grande partie de sa vie au Brésil, ayant accompagné son mari là-bas dans les années dix-neuf cent quarante pour fuir « la misère et les djinns. » De retour au pays, Tuffaha ne quitte plus son hijab – le voile que portent les musulmanes pour cacher leurs cheveux – après s’être exhibée en bikini durant des années sur les plages brésiliennes, et passe son temps à critiquer – dans un arabe approximatif – les jeunes Libanaises habillées de façon trop impudique à son goût, comme l’illustre ce dialogue avec Maryam :

– C’est honteux, honteux qu’une fille montre ainsi son corps. C’est un péché aux yeux de notre religion.
– Mais alors, pourquoi t’es-tu habillée ainsi jusqu’à tes soixante-cinq ans ?
– Moi, je me suis repentie, Dieu m’a montré la voie – grâce à Dieu, qui nous remet sur le droit chemin, Dieu m’a aidée et maintenant moi aussi je veux vous aider à marcher sur la bonne voie. Parce que celui qui montre la voie menant à Dieu ira au paradis
– Mais Dieu a attendu que tu vieillisses avant de te remettre sur le droit chemin, alors fiche-leur la paix. Dieu les redressera lorsqu’elles seront plus âgées, comme il l’a fait avec toi[22].

L’apparente contradiction entre le mode de vie brésilien et libanais est utilisée ici par l’auteure pour mettre en évidence l’hypocrisie des gens qui se prétendent pieux, oubliant leur propre comportement en d’autres temps.

Dans Amirika (« Amérique »), un livre récent présenté comme un roman, même s’il prend parfois des allures de reportage ou de livre d’Histoire, retrace l’épopée des émigrés libanais aux Etats-Unis, à travers le récit de la vie de Marta Haddad, une Libanaise partie à New York en 1913 pour tenter de retrouver son mari, qui a émigré quelques années plus tôt. L’auteur nous emmène donc à New York – porte d’entrée des Etats-Unis pour les immigrants venus d’Europe, d’Orient et d’ailleurs – mais aussi en Nouvelle-Orléans, en Californie et dans bien d’autres états américains.

Cependant, l’Amérique latine apparaît elle aussi à quelques reprises dans le livre, en particulier dans les chapitres retraçant les aventures d’un autre Libanais, ‘Ali Jabir. Ouvrier dans une tannerie de Long Island, il décide de se rendre en Argentine avec d’autres immigrants d’origines diverses, ayant entendu qu’on y faisait facilement fortune, et tous montent à bord d’un navire en partance pour Montevideo[23]. Une fois arrivés, lui et ses compagnons traversent le Rio de Plata et arrivent à Buenos Aires, et y travaillent quelque temps comme dockers, avant de repartir vers une nouvelle destination, où le gouvernement donne, paraît-il, des terres à qui veut les défricher et les cultiver : San Miguel de Tucuman. Après un long périple, à pied le plus souvent, ‘Ali et ses amis arrivent à Tucuman, mais la vie n’est pas aussi facile qu’ils l’imaginaient : ils ne reçoivent pas de terre[24], et finissent par travailler à la cueillette dans les plantations de la région, où ils apprennent à boire le maté. Au passage, l’auteur nous apprend que quelques immigrés rentrés au Proche-Orient ont ramené avec eux du maté qu’ils ont planté chez eux, dans la région du Chouf libanais notamment[25]. L’hiver venu, ‘Ali et ses amis décident de chercher une autre destination. Ils pensent d’abord au Brésil, mais un homme leur conseille, s’ils veulent faire fortune, de se rendre… en Californie. Après la mort de Miguel, compagnon de voyage et ami de ‘Ali, ce dernier se sépare du groupe : eux retournent à Buenos Aires, tandis que lui se rend d’abord au Brésil, puis au Mexique et, de là, aux Etats-Unis à nouveau : au Nouveau-Mexique, puis en Californie, où le hasard le fait rencontrer un autre immigré arabe, Faris Salibi. Désormais, les deux hommes travailleront ensemble et continueront leur périple nord-américain, après cette longue parenthèse en Amérique latine.

Un dernier écrivain libanais, Ilyas Khuri, célèbre auteur de nouvelles et de romans, se penche lui aussi sur l’émigration arabe en Amérique du Sud, mais cette fois d’une manière assez originale. Dans Majma‘ al-asrar (« Le coffre des secrets »), un roman publié en 1994, plusieurs narrateurs donnent chacun leur version à propos d’une série d’événements ayant touché la famille Nassar, au Liban, dans les années dix-neuf cent soixante-dix, en particulier le décès d’Ibrahim Nassar. On apprend rapidement qu’alors que ce dernier était encore enfant, son père avait décidé d’émigrer en Colombie, où se trouvaient déjà certains de ses proches, mais que le voyage ne se fit pas. Plus tard, alors qu’il fréquente une certaine Marie, l’un de ses tantes le met en garde, car la fille « est fiancée à un lutteur, un ami à son père, et elle a peur de le voir mourir comme est mort son cousin en Colombie[26]. » C’est précisément l’annonce de cette mort qui a poussé le père d’Ibrahim à annuler son voyage, alors qu’il avait pourtant déjà vendu la moitié de ses terres à cet effet. La Colombie, une famille libanaise nommée Nassar, une mort violente liée à une histoire d’amour : le lecteur amateur de littérature sud-américaine pense rapidement à l’intrigue d’un fameux livre de Gabriel García Marquez, déjà évoqué plus haut : Crónica de una muerte anunciada. La confirmation arrive quelques pages plus loin :

Quel est le lien entre un meurtre obscur survenu en Colombie et cette famille qui a vendu ses terres à ‘Ayn Kasrin, et qui se préparait à une émigration définitive vers l’Amérique du Sud ? Est-ce que l’écrivain colombien Gabriel García Marquez savait en écrivant Crónica de una muerte anunciada qu’il révélait le secret de cette lettre, restée si longtemps énigmatique, à moins que l’histoire de Marquez n’ait aucun lien avec notre sujet, que le seul point commun entre les deux serait ces noms qui se ressemblent et se répètent ?[27]

Dans les pages suivantes, Ilyas Khoury résume le livre de Marquez, citant même textuellement quelques passages entre guillemets, et nous fait découvrir de nouveaux points communs entre le sort de Santiago Nasar en Colombie et celui de son cousin resté au Liban, Ibrahim Nasar. Ainsi, lorsque l’auteur se demande « pourquoi Angela Vicario a-t-elle choisi [Santiago Nasar] pour qu’il paie le prix de sa virginité[28] », le parallèle avec la situation de Norma, l’amante d’Ibrahim, est évident. De même, il compare le degré d’étrangeté des deux cousins : l’un est un étranger parce qu’il est immigré, même si d’après Khoury « son étrangeté ne s’est manifestée qu’au moment de sa mort », l’autre « n’était pas un étranger dans sa ville, dans sa maison, cependant il est mort comme les étrangers[29]. »

Ainsi, au-delà d’une simple référence à l’émigration arabe en Amérique latine, l’auteur rend hommage en quelque sorte à Gabriel García Marquez et, plus largement, au Réalisme magique, par le biais d’une intrigante intertextualité. En effet, l’auteur imagine une autre partie de l’histoire de Santiago Nasar, tue par Marquez, celle de ses proches restés au pays, dont le sort sera curieusement affecté par sa mort : la réception d’une lettre annonçant son meurtre pousse le père d’Ibrahim à renoncer à émigrer lui aussi, changeant le destin de toute la famille, puisqu’elle n’échappera pas à la guerre civile de 1975 et à ses conséquences, et d’Ibrahim en particulier, qui trouvera la mort au Liban alors que la guerre civile a commencé – serait-il mort s’il avait émigré quarante ans plus tôt, comme prévu ?

En fait, le sort d’Ibrahim reste intimement lié à la Colombie, où il n’a pourtant jamais mis les pieds :

La veille de la guerre. Ibrahim bin Ya‘qub bin Ibrahim Nassar a décidé d’émigrer en Amérique du Sud. Il a choisi le Mexique. Il savait que les Nassar étaient présents en Colombie et au Brésil. Dès le départ, il avait choisi d’écarter le Brésil car il n’aimait pas la langue portugaise. Quant à la Colombie, dans son esprit elle était liée au massacre de l’une des branches de sa famille. Une histoire obscure et sans preuves. Le seul indice étant cette lettre qui annonçait la mort de l’un de ses cousins qui s’appelait Santiago, c’est-à-dire Ya‘qub. Ibrahim décida donc d’éviter ces deux pays, en même temps il savait que se rendre au Mexique serait irréalisable[30].

L’auteur explique aussi les raisons de l’exil des Libanais vers l’Amérique du Sud, qu’il s’agisse de la génération du père de Santiago Nasar ou de celle des protagonistes du livre de Khuri : le désir de faire fortune, de quitter la misère du Liban – « qu’avons-nous ici, alors qu’en Colombie on ramasse l’or dans les rues, et puis là-bas on a déjà un tas de parents[31] » – et surtout ses vieux conflits interconfessionnels, entre chrétiens et druzes notamment, ou même un simple rêve prémonitoire.

Pour en revenir au clin d’œil fait à l’œuvre de Gabriel Garcia Marquez, il faut peut-être y voir la reconnaissance de l’auteur colombien par les lettres arabes, parce qu’il met régulièrement des personnages arabes en scène dans ses œuvres et parce qu’il a été influencé par les Mille et une nuits comme nous l’avons dit précédemment, mais aussi parce qu’il est l’un des représentants du Réalisme magique, un courant littéraire qui a influencé de nombreux écrivains arabes. Plusieurs études ont été consacrées aux rapports entre le Réalisme magique et certains auteurs tels que le Libyen Ibrahim al-Kuni – en particulier dans son roman Nazif al-hajar (« Le saignement de la pierre »)[32] – la Syrienne Ghadah Samman[33] ou encore divers auteurs yéménites tel que ‘Abd al-‘Aziz al-Maqalih[34]. Mais surtout, Ilyas Khuri lui-même semble avoir été influencé par ce courant littéraire, par exemple dans Rihlat Gandhi al-saghir (« Le voyage du petit Gandhi »), un roman qui met en scène des héros improbables – notamment un cireur de chaussures surnommé Gandhi – sur fond de guerre civile libanaise et surtout de l’invasion israélienne de 1982. Wen-Chin Ouyang a démontré que le roman présente, dans ses descriptions des différentes communautés religieuses du pays par exemple, plusieurs caractéristiques du Réalisme magique, notamment l’association du fantastique et du réalisme opérée de telle manière que ces deux mondes ne s’excluent pas mais au contraire en constituent un seul, l’imbrication des récits et la résistance aux modèles littéraires occidentaux[35]. D’une certaine manière, le roman Majma‘ al-asrar porte lui aussi la marque du Réalisme magique – au-delà de la référence à l’œuvre de Gabriel Garcia Marquez bien sûr – à travers la complexité de l’imbrication des récits encore une fois, qui appartiennent à des époques différentes, ou encore l’omniprésence du rêve.

Un point de vue palestinien

En Palestine, au moins un auteur s’inspire lui aussi de l’émigration proche-orientale en Amérique latine. Mahmud Shuqayr, nouvelliste reconnu et fécond, écrit essentiellement des nouvelles, un genre très prisé en littérature arabe. Certaines d’entre elles s’inspirent, généralement de manière humoristique, d’une série de personnalités mondiales en vue à l’époque de leur rédaction : Condoleezza Rice, Donald Rumsfeld, Naomi Campbell, Michael Jackson, le joueur de football Ronaldo, mais aussi deux personnalités latino-américaines d’origine arabe : la chanteuse colombienne d’origine libanaise, Shakira, et le footballeur argentin d’origine palestinienne Pablo Abdala.

Dans la nouvelle intitulée justement Surat Shakira[36] (« La photo de Shakira »), un Palestinien nommé Talha Shakirat essaie désespérément d’entrer au Ministère de l’Intérieur israélien pour obtenir des papiers, mais en vain. Lorsqu’il se présente au garde, Roni – véritable fan de Shakira – ce dernier lui demande s’il a un quelconque lien de parenté avec la chanteuse colombienne. Sentant le bon filon, Talha répond par l’affirmative, puis il raconte cette rencontre à son père, après avoir acheté plusieurs disques de la chanteuse. Le père de Talha prétend alors que le grand-père de Shakira était effectivement un membre de la famille, tombé amoureux d’une Libanaise chrétienne. Après avoir changé de religion et s’être marié avec elle, il eut de nombreux fils, dont le père de Shakira. Cependant, avoir dans la famille une chanteuse, plutôt libérée de surcroît – les gens du quartier disent l’avoir vue se déhancher à la télévision, à moitié nue ! – est quelque peu embarrassant pour les Shakirat. Cela ne les empêche pas de garnir la maison avec des photos de la chanteuse, quitte à en cacher les parties trop dénudées, Talha et son père fondant de plus en plus d’espoir sur ce lien familial pour obtenir des papiers leur permettant de voyager. Talha et son père vont ensemble au ministère de l’Intérieur, mais Roni ne leur propose aucun traitement de faveur, contrairement à ce qu’ils espéraient. En colère, le père de Talha rentre à la maison et déchire la photo de la belle Shakira !

Dans la seconde nouvelle, Maq‘ad Pablo ‘Abdallah (« La chaise de Pablo Abdala »), un jeune Palestinien nommé Kadhim ‘Ali écrit un courriel à la star mondiale du football, Ronaldo, pour l’inviter chez lui. Le joueur accepte mais ne vient jamais, sans doute pour des raisons pécunières, alors Kadhim ‘Ali se tourne vers Pablo Abdala, qui a ses racines dans le pays. Les gens de son village se renseignent sur le joueur, que la plupart ignorent, et peinent à y reconnaître un Palestinien :

– Tu es vraiment sûr qu’il est Palestinien ?
– Evidemment que j’en suis sûr ! Un Palestinien cent pour cent, je le jure !
– Alors pourquoi s’appelle-t-il Pablo, et pas Muhammad ou Yusif ‘Abdallah ?
– Mais ce n’est pas bientôt fini ! On a bien ici un Nehru Ibrahim et un Guevara al-Budayri !
– Et pourquoi a-t-il des cheveux qui lui tombent sur les épaules, comme les filles ?
– Non mais c’est une question, ça ? Pablo Abdala fait ce qu’il veut avec ses cheveux ![37]

Derrière l’humour de ces deux nouvelles, l’auteur décrit le décalage culturel entre les émigrés arabes et les gens restés au pays, comme le fait la Libanaise ‘Alawiyya Subh citée précédemment : Pablo et Shakira semblent avoir opté pour le mode de vie de la région où ils ont grandi, ce qui se traduit dans les deux cas par une mode vestimentaire jugée choquante pour la société conservatrice palestinienne, a fortiori dans les villages. Mais au-delà de ce décalage, c’est aussi certainement une manière de critiquer le conservatisme en général : le monde entier change, tandis que le monde arabe continue de se raccrocher à ses traditions.

Les autres migrations

Si l’Égypte ne fut pas traditionnellement une terre d’exil vers l’Amérique latine, le sujet a néanmoins intéressé certains de ces auteurs, notamment à travers deux cas particuliers, celui des recrues soudanaises de l’armée napoléonienne au Mexique, au XIXe siècle, et celui des nouveaux courants migratoires du XXIe siècle. Ainsi, Salwa Bakr a écrit un roman au titre étrange, Kuku Sudan Kabashi (« Kuku Sudan Kabashi »), du nom de l’un des personnages. Dans l’avion qui la ramène d’Europe au Caire, Khalida, une avocate égyptienne qui travaille pour une association de défense des Droits de l’homme, fait la connaissance de Rudolfo, le passager assis à ses côtés. L’homme se présente comme un « Mexicano-égyptien » qui vient rendre visite à ses proches :

– Je n’ai pas bien compris. Vos proches vivent en Égypte ? Ils sont venus du Mexique pour s’installer en Égypte ?
– Non, ce sont des Égyptiens, qui vivent en Égypte.
– Donc, vous êtes Égyptien !
– Non, je suis Mexicain, mais ma famille vient d’Égypte (…). Le grand-père de ma mère était Égyptien, il est venu au Mexique et est tombé amoureux de ma grand-mère, il était venu à l’époque de la guerre et je ne sais rien sûr lui, alors je voudrais découvrir la famille de mon aïeul[38].

La narratrice se demande de quelle guerre il parle – celle de 1956, de 1967 ou de 1973 [contre Israël], ou alors l’une des deux guerres mondiales ? – mais en fait il s’agit de la campagne de Napoléon III au Mexique, de 1863 à 1867, un épisode méconnu mais pourtant authentique de la guerre du Mexique, des recrues soudanaises ayant effectivement participé à cette campagne militaire. Dès 1861, plusieurs états européens envoyèrent des troupes au Mexique pour tenter de contrer les Républicains. L’année suivante, seule la France décide d’y rester, Napoléon III désirant instaurer dans le pays un régime favorable à son pays, mais ses soldats sont décimés par la fièvre jaune. En 1863, un bataillon de 446 hommes, soldats et officiers, quitte le port d’Alexandrie en direction du Mexique, afin d’y rejoindre le corps expéditionnaire français. Il est envoyé là-bas par le khédive, à la demande de l’empereur français. Les soldats qui composent le bataillon sont des Soudanais, d’anciens esclaves devenus soldats. La plupart d’entre eux étaient originaires du sud du Soudan, mais aussi du Darfour, des Monts Nouba, de la province du Nil Bleu et peut-être même d’autres régions d’Afrique, comme la Somalie et le Tchad[39].

À travers des notes manuscrites laissées par l’aïeul de Rudolfo, Khalida va découvrir en même temps que le lecteur quelques épisodes de la vie de cet homme, nommé ‘Uthman, qui s’est retrouvé au Mexique cent cinquante ans plus tôt : son voyage en bateau jusqu’au Mexique, sa rencontre sur place avec d’autres recrues venues des Antilles et d’ailleurs, la guerre contre les Mexicains. Mais à travers ces pages, ‘Uthman retrace aussi le parcours d’une des recrues soudanaises, Koko Sudani, un esclave africain enrôlé de force dans l’armée du Khédive et envoyé au Mexique lui aussi.

La découverte de ce pan oublié de l’Histoire commune du Mexique, de la France et de l’Égypte redonne du courage à Khalida, qui fait un parallèle entre la situation de Koko Sudani et celle de certains de ses clients – des immigrés illégaux qui tentent de faire valoir leurs droits en Égypte.

Un second auteur égyptien, Khalid Al-Khamisi, a écrit récemment un long roman-enquête intitulé Safinat Nuh (« L’Arche de Noé »), retraçant l’itinéraire souvent compliqué d’une série d’émigrés égyptiens tentant de se rendre en France, en Italie, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis ou aux Canada. Parmi ces candidats à l’émigration, le lecteur fait la connaissance de ‘Abd al-Latif, employé dans une pizzeria aux Etats-Unis, et découvre petit à petit comment il est parvenu à arriver illégalement en Amérique dans les premières années du XXIe siècle. En fait, l’homme s’est d’abord rendu à Quito, la capitale de l’Équateur – dont le président au moment des faits, Jamil Mu‘awwad, était lui-même d’origine libanaise – parce que le pays délivrait automatiquement des visas aux ressortissants égyptiens dès leur arrivée. Une fois à Quito, il est emmené dans un bidonville, où il devra patienter trois semaines, le temps pour ses passeurs – un gang de Colombiens et de Mexicains – de constituer un groupe de candidats à l’exil suffisant pour commencer le voyage vers les Etats-Unis. ‘Abd al-Latif est donc rejoint par d’autres hommes : Nigérians, Sierra Léonais, Congolais, Guinéens, Marocains… Après que chacun d’entre eux eut remis la somme de deux mille cinq cents dollars aux passeurs, ils embarquent dans un bus qui les emmène vers la Colombie, traversant la cordillère des Andes puis la forêt amazonienne. Près de la frontière, ils continuent le chemin à travers la jungle, tantôt à pied, tantôt à dos d’âne ou encore en pirogue. Le groupe parvient au Panama, puis au Costa Rica, au Nicaragua, au Honduras, au Salvador, au Guatemala et au Mexique, dernière étape avant de franchir clandestinement la frontière avec le Texas[40].

À travers le récit du voyage de ‘Abd al-Latif, qui s’étale sur plusieurs pages, l’auteur nous livre de nombreux détails, d’une manière souvent plus journalistique que littéraire, à propos de la situation politique et économique des États traversés, de la population locale, des rebelles et des trafiquants de drogue colombiens, etc. Il insiste aussi sur la cupidité et la brutalité des passeurs – Kalo le Nigérian, l’un des compagnons de voyage de l’Egyptien, est abattu en pleine forêt colombienne par les passeurs – et la pénibilité du voyage.

Au-delà de la présence de la communauté libanaise d’Équateur, dont l’auteur ne parle que très peu finalement, si ce n’est par l’intermédiaire du président Mu‘awwad, l’intérêt de ce chapitre du livre est de mettre en évidence la persistance de l’émigration arabe vers les Amériques aujourd’hui, via de nouvelles routes migratoires parfois inattendues.

Latinos, Chicanos, Africains-Américains et Arabes

Les auteurs arabes n’abordent cependant pas l’Amérique latine uniquement à travers le prisme de la communauté arabe. En effet, il faut souligner la mention récurrente des migrants hispano-américains dans les romans contemporains censés se dérouler aux Etats-Unis : les Irakiens ‘Ali Badr et In‘am Kajahji, les Egyptiens Sun‘allah Ibrahim, Miral Al-Tahawi et Khalid Al-Khamisi dans le livre susmentionné, tous décrivent les Etats-Unis comme un meltingpot, tantôt de manière négative, tantôt de manière positive, où l’on croise des Blancs d’origine irlandaise, polonaise ou russe, des Afro-américains, des Asiatiques… et bien sûr des Hispaniques. Un premier exemple est tiré d’Al-hafida al-amrikiyya (« La Petite-fille américaine »), un roman d’In‘am Kajahji décrivant le retour sur la terre de ses ancêtres d’une Américaine d’origine irakienne qui s’est enrôlée volontairement en tant qu’interprète de l’armée américaine, après la chute de Saddam Hussein. La narratrice parle notamment de Pedro, un soldat américain d’origine péruvienne qui raconte à ses collègues américains d’origines diverses l’un de ses souvenirs de jeunesse :

[Pedro] nous raconta comment se déroulait le chemin de croix organisé dans le quartier pauvre de Lima où il avait grandi. Lorsqu’il s’agissait de choisir qui jouerait le rôle du Messie, le prêtre désignait systématiquement José le facteur.
– Parce qu’il s’appelait José ?
– Non, cela n’avait rien à voir avec son nom, la moitié des habitants du pays s’appellent José. Mais il était le seul homme du quartier à avoir les yeux bleus. On lui ôta sa sacoche pleine de lettre et on en fit un Messie local. A local Jesus. Les sacristains le portaient sur la croix, le vendredi de la Passion, ils lui clouaient la paume des mains et lui posaient sans pitié une couronne d’épines sur le front, tandis qu’il se mordait les lèvres pour ne pas hurler de douleur. Les prophètes ne pleurent pas comme des enfants. Une fois la cérémonie terminée, on le soignait toute l’année durant pour que ses plaies guérissent et qu’il soit prêt pour la prochaine fête de Pâques[41].

Dans Amrikanli, l’Egyptien Sun‘allah Ibrahim décrit le séjour en Californie d’un professeur égyptien invité à donner un séminaire d’Histoire à l’Université de San Francisco. Maher, l’un de ses compatriotes installés depuis longtemps aux Etats-Unis, lui livre sa perception très personnelle du pays :

L’origine ethnique est très importante ici. Il y a trente ethnies principales classées de façon pyramidale. Les postes les plus élevés reviennent aux Blancs, suivis des Noirs puis des Hispaniques – les gens d’Amérique latine – puis viennent les Asiatiques et toutes les autres ethnies. Chacun se sent supérieur à celui qui le suit, et le considère comme un rival potentiel susceptible de le concurrencer dans les postes subalternes. Les subdivisions continuent à l’intérieur d’une même ethnie, ainsi les Chicanos d’origine mexicaine se sentent supérieurs aux immigrés mexicains qui viennent d’arriver. Et puis il y a aussi des préjugés : le Noir est un criminel, un violeur, le Mexicain un trafiquant de drogues et l’Arabe un terroriste[42].

L’auteur nous offre ici une version très négative du melting-pot américain partagée d’ailleurs par d’autres auteurs arabes, notamment son compatriote Khalid al-Khamisi, qui dans son roman intitulé Taxi nous livre lui aussi une description féroce des Etats-Unis à travers les considérations d’un chauffeur de taxi cairote critiquant la politique étrangère américaine, perçue comme une ingérence :

Nous devrions tous effacer le terme Américain et dire à la place Blanc protestant irlandais d’Amérique, ou alors Noir musulman d’Amérique, Hispanique d’Amérique, Blanc catholique d’Amérique, Noir protestant d’Amérique, exactement comme eux disent aujourd’hui « six chiites d’Irak et deux Sunnites d’Irak sont morts »[43].

Dans Safinat Nuh, le même auteur nous offre une vision bien plus positive du melting-pot de la société canadienne voisine, cette fois à travers le regard d’une Egyptienne ayant émigré au Canada :

Le plus étonnant est qu’au Canada je n’ai jamais ressenti à aucun moment que j’étais une étrangère. Dans la rue, il y a des gens de toutes les nationalités, de toutes les couleurs. Les gens se promènent habillés de court ou de long, portant une croix ou un hijab, et personne n’y prête attention (…). Il y a plein d’Égyptiens, des Indiens, des Marocains, des Grecs, des Libanais, des Syriens, des Irakiens, des Hispaniques, d’Amérique Centrale et du Sud. Et tous nous ressemblent. À Paris, à Londres ou à Rome par exemple, je sens que j’ai la peau foncée, que je suis noire, bref que dans un certain sens je ne suis pas acceptée. Ici tout le monde est coloré finalement[44].

Conclusion

De nombreux auteurs du Proche-Orient, en particulier du Liban, reviennent sur les liens qui unissent leur Histoire moderne à celle de l’Amérique latine. Certes, il s’agit souvent à première vue de rappeler l’émigration des communautés syro-libanaises et palestiniennes au tournant du XIXe et du XXe siècle à travers leur descendance. Cependant le départ des Syro-Libanais pour l’Argentine ou le Brésil il y a cent cinquante ans n’est finalement qu’un épisode historique qui devient en réalité un prétexte pour aborder de nombreuses autres questions, beaucoup plus actuelles, comme la répétition des causes de l’émigration – l’instabilité politique, la guerre civile, les relations interconfessionnelles difficiles – ou la critique de la religiosité et du conservatisme d’une partie de la société arabe, musulmane en particulier. C’est surtout le cas des auteurs libanais, mais aussi du Palestinien Mahmud Shuqayr, qui opposent avec facétie les habitudes vestimentaires et comportementales des Turcos à celles de leurs cousins restés au pays.

De la même manière, le retour sur un épisode méconnu de l’Histoire du Mexique – l’envoi de troupes égyptiennes et soudanaises au XIXe siècle pour soutenir l’entreprise militaire française – permet certes à Salwa Bakr de populariser ce fait auprès de ses lecteurs, mais aussi de donner son opinion sur l’actualité, puisque ce récit fait écho à la situation des migrants de l’époque contemporaine.

En outre, certains auteurs se penchent également sur la continuité de cette émigration, à travers l’évocation des aventures d’émigrés des dernières décennies du XXe siècle, voire du début du XXIe siècle. En effet, l’émigration est une thématique majeure de la littérature arabe contemporaine, ce qui semble assez logique étant donné l’importance des mouvements migratoires à partir du Maghreb et du Proche-Orient. Certes, l’Amérique latine est loin d’être la destination principale des migrants arabes, qui rêvent plus d’Europe et d’Amérique du Nord. Mais c’est précisément surtout dans la description de ce dernier continent que l’on redécouvre dans les romans arabes récents l’Amérique latine – à travers les immigrés mexicains, péruviens ou cubains. Ce n’est parfois qu’une manière de décrire de façon neutre le meltingpot américain, ou au contraire un prétexte pour critiquer la société nord-américaine, un leitmotiv chez certains auteurs arabes contemporains, en soulignant les discriminations subies par les migrants, quelle que soit d’ailleurs leur origine. Sinon, l’Amérique latine n’est souvent qu’une destination parmi d’autres – l’Europe, les Etats-Unis, les pays du Golfe, le Canada, l’Australie…

Mais évoquer l’Amérique latine, c’est aussi saluer une culture, rendre hommage à de grands écrivains qui ont marqué les lettres du monde entier, y compris au Proche-Orient, comme le fait Ilyas Khuri avec Gabriel García Marquez. Cet hommage n’est pas innocent, étant donné que de nombreux auteurs arabes ont été influencés par le Réalisme magique, en particulier celui développé par les auteurs latino-américains, pour de nombreuses raisons : parce qu’il rappelle l’univers des Mille et une nuits, référence familière et flatteuse pour les auteurs arabes, et plus largement celui de la littérature dite populaire dans le monde arabe – celle des épopées merveilleuses, mais aussi parce qu’il est peut-être un outil adéquat pour rendre compte de l’absurdité de la guerre civile et de la dictature – deux motifs récurrents dans la littérature arabe contemporaine – et qu’enfin il est clairement associé depuis les années 1960 à l’Amérique latine, l’Amérique rebelle – par opposition à l’Amérique du Nord.

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Notes

[1] Xavier Luffin est professeur de langue et littérature arabes à l’Université Libre de Bruxelles (U.L.B.). Il est notamment l’auteur de Religion et littérature arabe contemporaine. Quelques regards critiques, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2012, Les fils d’Antara. Représentations de l’Afrique et des Africains dans la littérature arabe contemporaine, Bruxelles, Safran, 2012 et Printemps arabe et littérature, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2013. xluffin@ulb.ac.be

[2] Ashtar, 1986, 1244 sq.

[3] Brégain, 2008, 13.

[4] Ibid., 253.

[5] A leur propos, voir Lafleur 1999.

[6] García Marquez 1967.

[7] García Marquez 1981.

[8] Martin, 86, 108

[9] Ibid., 74 ; Abdel Nasser 2011, 185.

[10] Ouyang 1998, 270.

[11] Diez 2008.

[12] Amado 1966.

[13] Amado 1994.

[14] Confiant 2012.

[15] Karam 1991, 292.

[16] Ashtar 1986, 1244 sq.

[17] Da‘if 1998, 13.

[18] Shaykh 1980, 48.

[19] Barakat, 2004, 189.

[20] Humaydan Yunus, 1997, 113.

[21] Ibid., 27.

[22] Subh 2002, 209.

[23] Jabir 2009, 186 sq.

[24] Ibid., 224 sq.

[25] Ibid., 2009, 232 sq.

[26] Ilyas Khuri, 1994, 23.

[27] Ibid., 35.

[28] Ibid., 38.

[29] Ibid., 44 et 47.

[30] Ibid., 185.

[31] Ibid., 146

[32] Cooke 2010, 9 sq.

[33] Suyoufie 2009, 182 sq.

[34] Huri 2007, 53 sq.

[35] Ouyang 1998, 268 sq.

[36] Shuqayr 2003, 6.

[37] Shuqayr 2004, 96.

[38] Bakr 2004, 32.

[39] Hill et Hogg 1995.

[40] Khamisi 2009, 75 sq.

[41] Kajahji 2010, 121.

[42] Ibrahim 2004 , 57.

[43] Khamisi 2006, 63.

[44] Ibid., 230.

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