Mémoires d’exil : Maria Archer, une femme anti-salazariste au Brésil

Armanda Manguito Bouzy – Université de Nice Sophia-Antipolis[1]

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« O século XX é, com efeito, a era do refugiado, da pessoa deslocada, da imigração em massa »

Edward B. Saïd, Reflexões sobre o exilio (2003)

« Fui sempre um exilado, mesmo antes de sair de Portugal »

Jorge de Sena (1978)

 

Résumé Harcelée par la censure salazariste, la journaliste et romancière Maria Archer (1899-1982) s’exile au Brésil dès l’année 1955 pour y retrouver sa liberté d’expression. Installée à São Paulo, elle travaille avec un groupe d’exilés portugais à la rédaction du journal Portugal Democrático, consacré essentiellement au combat politique contre l’Estado Novo de Salazar. Tout au long des années 1956 à 1963, Maria Archer y publiera plusieurs articles démontrant son opposition aux méthodes fascistes employées par Salazar : police politique, répression sociale et culturelle, censure, propagande. L’étude analyse trois articles qui montrent que l’exil de Maria Archer, loin d’être un renoncement, signifie une renaissance de son combat politique contre la dictature.

Mots-clés : Exil, Dictature, Censure, Maria Archer, Brésil, Portugal Democrático

Abstract Harassed by Salazarsist censorship, Journalist and Novelist MariaArcher (1905-1982) chose to exile herself in Brazil in search of freedom of expression. Based in St. Paulo, she worked with a group of Portuguese exiles for the Editor of Portugal Democrático, a newspaper devoted primarily to political struggle against Salazar’s Novo Estado. During the years 1956-1963 Maria Archer published several articles demonstrating her opposition to the methods used by the fascist political regime of Salazar; political police, social and cultural repression, censorship and political propaganda. The analysis of these three articles reveal that the exiled Maria Archer, far from renouncing her beliefs, had resumed her political struggle against dictatorship.

Key words : exile, dictatorship, censorship, Maria Archer, Brazil, Portugal democrático.

Introduction

Née à Lisbonne le 4 janvier 1899, Maria Emília Archer Eyrolles Baltasar Moreira est une personnalité du monde littéraire lusophone quelque peu oubliée. Essayiste, romancière et dramaturge, elle est l’auteure d’une trentaine d’ouvrages publiés entre 1935 et 1963. Dans la plupart de ses romans et de ses nouvelles comme Três Mulheres (1935), Ida e volta duma caixa de cigarros (1938), Ela é apenas Mulher (1944), Aristocratas (1945), Há-de haver uma lei (1949), Maria Archer décrit la destinée de personnages féminins amenés à lutter pour imposer leur mode de vie et leur liberté ou tout simplement pour survivre. À son activité de femme de lettres, elle ajouta un intense engagement de journaliste très critique par rapport au pouvoir salazariste.

Les raisons de l’exil brésilien

Après avoir assisté de décembre 1952 à février 1953, en tant que journaliste accréditée par le journal República, aux trois procès intentés par le régime salazariste au capitaine Henrique Galvão pour une prétendue conspiration contre le pouvoir, la romancière Maria Archer se trouva en butte aux persécutions de la PIDE[2]. Le 19 juin 1953, alors qu’elle achevait la rédaction d’un manuscrit à partir des notes prises lors des audiences du Tribunal militaire, la saisie à son domicile d’une partie de ses écrits par les agents de la police politique salazariste l’empêcha de mener à bien l’édition d’un livre consacré à cet événement d’une grande résonance politique.

Une nouvelle fois entravée dans sa liberté d’expression, élément essentiel à la poursuite de ses activités littéraires, Maria Archer – qui avait déjà vu deux de ses ouvrages saisis par la censure du régime[3] – décidait de s’exiler au Brésil en juillet 1955. Cette véritable agression policière fut vécue par elle comme une blessure à la fois personnelle et sociale. De fait, ainsi que l’analyse Claudio Bolzman, « dans nombre de situations qui conduisent à l’exil, les acteurs sociaux concernés sont confrontés à des formes de violence et de stigmatisation qui remettent en cause l’image positive d’eux-mêmes et leur place dans la société »[4]. Comme elle le déclare au quotidien Diário de Notícias de Rio de Janeiro, dans une entrevue du 15 janvier 1956, ces événements répressifs furent la principale raison de son départ du Portugal :

Vim para o Brasil, tendo chegado dia 15.07.1955, porque já não podia viver em Portugal. A ação da censura asfixiou-me e tirou-me os meios de vida. Apreenderam-me dois livros publicados, assaltaram-me com policiais a casa e levaram-me um original que ainda estava escrevendo, violência inédita em países de civilização européia[5].

Maria Archer, qui rejoint au Brésil une forte communauté d’exilés politiques portugais – constituée essentiellement d’hommes –, fait alors l’expérience d’un exil tout à fait différent de l’exil doré des années de jeunesse où elle résidait avec ses parents dans les « provinces africaines » du Mozambique, de la Guinée-Bissau et de l’Angola[6]. Des séjours qui n’étaient en réalité qu’un éloignement de la métropole[7], mais qui apportèrent à la future écrivaine une connaissance approfondie de la lusophonie. Cette connaissance induira plus tard l’écriture d’essais sur la situation des provinces portugaises d’outre-mer.

Il s’agit cette fois d’une véritable séparation de la mère patrie, « d’un exil politique en tant qu’expulsion hors des frontières, bannissement, déportation »[8]. Le terme exil est ici appréhendé au sens étymologique, où l’entend Yannis Kiourtsakis, du grec ancien ξενιτεία « qui se réfère à l’expatriation, mais qui désigne également le pays étranger en tant que tel »[9]. Si le risque d’une telle perte de la patrie provoque fréquemment, dans l’attente du retour, celle d’une perte de soi, il n’en est pas moins vrai que « l’exil peut s’avérer libérateur »[10], voire révélateur d’une identité forgée par l’épreuve qui est imposée au banni. Ce qui paraît être le cas de Maria Archer. En effet, l’exil « n’est pas toujours cet éloignement tragique qui nous fait perdre tout lien avec l’origine »[11], surtout quand on considère que la romancière se retrouve dans un pays uni au Portugal par des liens historiques, linguistiques et culturels spécifiques. Toutefois, dans un premier temps, pour elle comme pour tous les exilés, « l’exil est une situation de rupture radicale de la place de quelqu’un dans la société. C’est perdre son lieu dans le monde[12] ».

Certes, la romancière portugaise trouvera une certaine liberté d’expression au Brésil, mais cette liberté restera entachée par le souvenir de son passé qui fait d’elle une éternelle torturée, l’empêchant ainsi d’accéder à un bonheur total dans ce pays d’accueil, car « l’étranger continue de se sentir menacé par le territoire d’autrefois »[13] comme le souligne Julia Kristeva.

D’une manière générale, si les définitions de l’exil se recoupent les unes les autres, les analyses de cette coupure, de cette fracture, de cette perte – selon les termes choisis par Olivia Bianchi[14] – peuvent différer d’un espace à l’autre, d’un moment historique à l’autre, d’une mentalité à l’autre. Pour notre part, il nous est apparu que le résumé de l’analyse d’Olivia Bianchi correspond parfaitement à la situation vécue par Maria Archer :

L’exil, qui consiste en la privation d’un lieu propre pour un individu ou un peuple, se révèle comme perte de l’origine. Cette détermination a priori négative n’atteint pas seulement le corps, mais aussi la conscience dont est dévoilée alors la structure ontologique fondamentale. La conscience se manifeste en effet comme faculté de se projeter au-delà de son lieu propre. Pour vivre, elle doit s’exiler. Mais puisque le concept d’exil inclut celui du retour, il appert que l’exil de la conscience annonce également l’avenir de retrouvailles avec l’origine, c’est-à-dire Dieu[15].

Une fois au Brésil, un des premiers soucis de Maria Archer fut de publier Os últimos dias do fascismo português[16], un essai percutant – au titre ironique[17] – qui relate les deux premiers procès contre le capitaine Galvão. L’écrivaine y démonte, point par point, l’iniquité et l’arbitraire du pouvoir juridique salazariste. Cette tâche, qu’elle n’aurait pu accomplir au Portugal en raison de la censure, sera menée à bien en décembre 1959 à São Paulo. Le procès ayant eu lieu de décembre 1952 à février 1953, Maria Archer devra faire un nécessaire effort de mémoire pour rétablir par l’écriture le lien avec le passé. La procédure correspond à l’analyse de l’exil de Janine Altoulian pour qui, « en convoquant la mémoire, l’acte d’écrire élabore une mise en lien de l’auteur à un monde effacé »[18].

Au cours de cet exil brésilien d’environ un quart de siècle (1955-1979), Maria Archer mena de front une triple activité d’engagement sociopolitique : de journaliste auprès de trois journaux différents – A Gazeta, O Estado de São Paulo et Portugal Democrático[19] –, d’écrivaine auteure de romans et d’essais divers et, finalement, de femme dans un monde où les pouvoirs étaient encore essentiellement masculins.

La collaboration politique à Portugal Democrático

Principal organe de la presse libre des Portugais exilés politiques au Brésil, le journal Portugal Democrático commença à être publié à São Paulo, en 1956, par une communauté portugaise anti-salazariste, de diverses obédiences politiques, basée à São Paulo et sa région. Maria Archer appartenait, depuis un an, à ce groupe très hétérogène constitué de communistes, de républicains libéraux et, y compris, de monarchistes, tous réunis par leur engagement antifasciste[20]. Toutefois, le Conseil de Rédaction était regroupé autour d’un noyau dur formé principalement de militants du Parti Communiste portugais, parmi lesquels Miguel Urbano Rodrigues qui, le 25 avril 2009 au cours d’une conférence donnée à Grenoble, évoquait ainsi cette épopée dont il est un des derniers survivants :

Durante anos, formámos uma força de batalha inesquecível. A equipa, de uma solidariedade granítica, tornando real a máxima: «todos por um, um por todos », conseguiu fazer da camaradagem amizade. Na luta eles desenvolveram, como homens e revolucionários, as suas melhores potencialidades. Sou hoje um dos poucos sobreviventes desse maravilhoso colectivo. Ele permanece no meu imaginário como confirmação de que, em circunstâncias excepcionais, o sonho do homem novo se torna quase realidade[21].

La romancière journaliste participa à la rédaction du journal dès sa création et y fut très active de 1956 à 1962[22]. Elle y travailla en relation avec des intellectuels portugais renommés comme Jorge de Sena, Victor Ramos, Miguel Urbano Rodrigues et Sarmento Pimentel.

Le contenu du journal était bien sûr essentiellement politique. Il servait de tribune aux opposants au régime salazariste et lançait des appels à la solidarité en faveur d’autres pays opprimés, encore sous le joug fasciste comme l’Espagne, tout en faisant place aux expressions artistiques et culturelles. Sous forme mensuelle, après des débuts balbutiants, Portugal Democrático publia deux cent cinq numéros du mois de juillet 1956 au mois d’avril 1975. Réservé tout d’abord à une diffusion locale, São Paulo et sa région, le journal se répandit peu à peu à travers le Brésil, pour toucher ensuite les foyers d’opposition à Salazar établis en Amérique du Sud et se faire connaître jusqu’au Portugal[23].

Dans une série d’articles, Maria Archer analyse quelques-uns des mécanismes d’exclusion dont elle a été victime, non seulement en tant qu’opposante politique à un système totalitaire, mais également en tant que femme engagée dans les premiers combats du féminisme. Dans un premier temps, un rapide passage en revue des titres des différents articles signés par Maria Archer donnera une impression d’ensemble de son engagement :

– Octobre 1956, « A censura à imprensa e ao livro » ;

– Janvier 1957, « Um vencido » ;

– Février 1957, « Carta aberta à sua Majestade británica Isabel II » ;

– Avril 1957, « Eu e “A voz” » ;

– Mai 1957, « Eleição de Candidato UNICO » ;

– Octobre 1958, « Cai sobre nós, esta vergonha, mulheres ! » ;

– Juillet 1959, « Somoza, Salazar E C.a » ;

– Octobre 1960, « A Revolução Aurea » ;

– Mai 1962, « Avacalhar e Portugalizar » ;

– Septembre 1963, « Brasil, Fronteira da Africa » ;

– Octobre 1963, « Simbolo e Mito do 5 de Outubro ».

En avril 1957, la préface d’un de ses ouvrages, Terras onde se fala português, fut également publiée dans Portugal Democrático ; en février 1960, un article est consacré à son livre Os últimos dias do fascismo português et quatre mois plus tard, en juin 1960, le journal publia un résumé d’une de ses conférences « Maria Archer fala sobre a Africa Portuguesa ».

La censure, pilier du régime salazariste et chemin de croix de Maria Archer

À la fois journaliste et romancière, Maria Archer fait de la liberté d’expression une condition essentielle de ses activités professionnelles. La presse et la littérature constituent ainsi pour elle deux media intimement liés l’un à l’autre comme le démontre le titre de sa première chronique dans Portugal Democrático : « A Censura à Impresa e ao Livro »[24]. L’auteure y pose le problème de l’existence de la censure dans certains pays, notamment l’Espagne et le Portugal, au niveau général de la liberté de pensée et d’expression. Pour elle, rien – pas même la raison d’État – ne saurait justifier une telle entrave à la vérité et à l’acte créatif[25]. Pour développer plus avant son argumentation, Maria Archer a recours à des personnalités célèbres du monde de la pensée et de la littérature telles que Blaise Pascal et Daniel Rops, auteur de Jésus en son temps dont elle utilisera une page en exergue de son ouvrage Os últimos dias do fascismo português. Cet épigraphe met ainsi en parallèle le déni de justice qui fut opposé à Jésus-Christ par Ponce-Pilate et le Sanhédrin avec le jugement inique du capitaine Henrique Galvão par le régime salazariste[26].

Maria Archer cite également trois grands noms des lettres portugaises, Camões, Gil Vicente et Eça de Queirós, « monumentos do genio português » dont elle assure qu’ils n’auraient pu être publiés si une censure d’État, semblable à celle de Salazar, avait existé de leur temps. En outre, Maria Archer décrie l’acharnement de cette censure et propose son propre témoignage. Ainsi, c’est en sa qualité d’auteure de fiction qu’elle a été censurée illégalement, puisque, selon les lois « salazarentas » elles-mêmes, les ouvrages de fiction ne sont pas assujettis à une censure préalable : « Os meus livros foram apreendidos sem a mínina justificação do acto e sem sequer me ser dada resposta aos pedidos que fiz para que essa explicação me fosse fornecida[27] ».

De fait, les deux livres saisis par la censure salazariste étaient des contes et un roman dont Maria Archer assure qu’ils étaient des ouvrages « sem substancia política, de pura ficção, enraizadas no neo-romantismo corrente na Europa e Américas, e que nem na forma ou na ética, destacam do que é habitual nas literaturas coevas[28] ».

Après avoir posé ainsi, dans cette première chronique, les jalons des raisons expliquant son propre exil, Maria Archer organise son argumentation contre la censure de manière à la fois politique et artistique. À son avis, du simple fait que la censure salazariste est un frein à la création, elle met la littérature portugaise en situation d’infériorité dans le cadre international, expliquant par là-même l’absence d’écrivain portugais de renommée mondiale à cette époque :

Nenhum escritor português procura, hoje, produzir a obra de ressonancia universal, mas apenas humilhada e dolorosamente, salvar o livro da apreensão. É a censura, orgão oficial de [sic] Salazar, que coloca a literatura portuguesa em forçada inferioridade perante a literatura mundial, e retira aos seus operarios a possibilidade de erguer o nome de Portugal nesse plano [mais alto] em que uma nacionalidade […] se afirma no espaço e no tempo[29].

À partir de ces prémisses, Maria Archer commente le mécanisme d’exclusion de la vie culturelle dont sont victimes les artistes et écrivains portugais qui, refusant la censure, essayent de créer une œuvre authentique. Il ne leur reste que l’exil pour se réapproprier leur dignité, acte particulièrement difficile car ce qui est perdu précisément dans l’exil « c’est le sens de cette rencontre inédite entre un individu et la vie : l’exilé n’a plus devant ses yeux la raison totale de son existence, il n’en a que des bribes, des séquences, des souvenirs…[30] ». De l’autre côté, ceux qui acceptent de travailler dans des conditions indignes ne sauraient trouver grâce aux yeux de Maria Archer :

Aqueles que produzem arte e literatura dirigidas não são artistas e escritores, são artífices, são cedatores. As suas obras podem ser de utilidade para qualquer facção política mas não valem como Arte Literaria[31].

Pour Maria Archer, l’institution de la censure est une atteinte insupportable à la qualité d’artiste et d’écrivain, elle est un organe de destruction de la personnalité de l’artiste : « Dai eu afirmar que a existencia da Censura destroi o artista e o escritor. Ficamos potencialmente vencidos antes de ter lutado, destruidos como maquinismo produtor[32] ».

De fait, le thème de la censure – principale raison de son exil –, va servir à Maria Archer de véritable tribune pour dénoncer toutes les exactions d’un régime honni par les Portugais épris de démocratie :

A Censura então, põe em campo as maiores forças repressivas do Estado salazarento, A SUA POLICIA POLITICA, A P.I.D.E., e manda aprisionar o bandido. Entretanto, nessa ocasião, vendem-se pelo País outros livros carregados da mesma valoração filosófica ou artística e que ninguem incomodam e de ninguem são perseguidos[33].

La journaliste ne perd pas l’occasion d’attaquer directement la personne de Salazar, véritable maître à danser d’un système répressif dont les fondements sont constitués précisément par la Censure, la PIDE et la Propagande : « A Censura foi apenas mero instrumento dos fins secretos de um delator disfarçado em moralista ou nacionalista […].[34] »

Ce faisant, Maria Archer jette les bases de ce qui va être pendant une vingtaine d’années encore son action militante anti-salazariste, celle d’une exilée acharnée à rétablir la démocratie dans son pays. C’est donc d’abord en tant qu’écrivaine qu’elle se révolte contre une réalité géopolitique qui fait d’elle une extradée, une bannie qui pourrait se sentir en état d’infériorité. Bien au contraire, Maria Archer tire sa force de la situation qui lui est imposée et l’emploie à alerter les organismes internationaux :

É um prol da dor e vexame dos escritores e artistas portugueses que eu apelo desta tribuna humilde, para a O.N.U., para a Unesco, para os escritores brasileiros, para os escritores de todo o mundo, para a consciencia universal[35].

La romancière situe ainsi son combat politique pour la démocratie dans un cadre collectif universel, celui de la création artistique et littéraire, et essaye de mobiliser la conscience internationale. Toutefois, cette tentative de généralisation s’appuie sur une expérience personnelle douloureuse, celle-là même qui l’a conduite à prendre le chemin de l’exil. Le traumatisme causé par la saisie à son domicile, le 19 juin 1953, d’un manuscrit inachevé est toujours présent, mais il s’inscrit déjà dans une conscience collective des mémoires de l’exil :

A nossa situação é tão dura e dolorosa que o livro chega a ser-nos apreendido em casa, ainda em original inacabado, ainda em cima da secretaria, como me aconteceu. A policia assaltou-me a casa e apropriou-se de um meu livro de Memorias na parte relativa ao ano 1952, e porque só essa eu tinha então comigo. Autentico atentado contra a propiedade particular, a par da opressão da liberdade do pensamento[36].

La personnalité de Maria Archer exilée se pose ainsi dans la perspective de la représentation d’une double minorité : elle est femme d’abord, femme écrivaine ensuite. Par ailleurs, bien que son combat se situe dans le cadre national du Portugal, l’écrivaine fait son possible pour lui donner un retentissement international.

L’apostrophe pamphlétaire à Élisabeth II

La lettre ouverte d'Archer dans Portugal Democrático

La lettre ouverte  à Elisabeth II d’Archer parue dans Portugal Democrático

Le 15 février 1957, Maria Archer publie dans Portugal Democrático une longue lettre ouverte à Sa Majesté britannique Élisabeth II, avant le voyage que cette dernière doit effectuer au Portugal. L’importance du document est révélée par le fait qu’il est publié en cinq colonnes à la une, avec une photo de sa « gracieuse majesté », alors âgée de trente ans. L’exilée y reproche ouvertement à la reine de faire un voyage qu’elle ressent comme une véritable collaboration avec le régime dictatorial, une pure provocation à l’égard du peuple portugais.

Par le ton agressif de cette lettre ouverte, très peu diplomatique, Maria Archer fait preuve d’une belle audace, explicable par le fait qu’elle vient de s’affranchir du carcan sociopolitique qui l’enserrait pour se retrouver plongée dans cette nouvelle liberté que Julia Kristeva définit comme « quasi hallucinatoire »[37]. Comme tout étranger, elle devient son « seul maître », elle n’a « ni père, ni mère, ni Dieu ni maître…[38] » et encore moins de respect envers une reine…

Ainsi, c’est en des termes peu amènes, inscrits dans une longue période, que Maria Archer fait part explicitement à Élisabeth II des reproches dont elle l’accable :

Porque esse povo sabe que não vem fazer a um povo livre, igual do seu povo, um abraço fraterno, mas, tal como iria à Persia ou à Arabia Saudita, vai a Portugal para colaborar com o governo que o oprime e explora, vai a Portugal passear o esplendor da sua cabeça coroada, chefe de um povo livre, entre a humanidade sub-desenvolvida, conduzida a cajado de pastor e chicote de negreiro, por um governo de ditadura, vai retribuir a visita de propaganda do Presidente Craveiro Lopes e colaborar, mais uma vez com um dos governos ditatoriais da Península Ibérica, unicos no mundo ocidental, vergonha do mundo ocidental, nodoa que a Historia conservará, enquanto houver memoria de homens, sobre a honra dos estadistas triunfadores da ultima Guerra, sobre a honra dos estadistas actuais do mundo ocidental[39].

Longue et imagée, la période vaut comme une dénonciation de l’impérialisme britannique qui ne s’embarrasse pas de la dignité des peuples maltraités par leurs dirigeants. C’est en fait un véritable pamphlet que Maria Archer adresse directement à la reine du Royaume-Uni en lui déclarant d’emblée qu’elle est indésirable au Portugal : « É que, em nossa judicação, não se justifica a presença da rainha da livre Inglaterra na Côrte dictatorial de Salazar[40] ».

Il est bien évident que ce voyage d’Élisabeth II constitue avant tout pour Maria Archer un prétexte, cela lui permet d’attirer l’attention sur la situation politique au Portugal, sa véritable cible n’est pas la reine britannique, mais bien le régime salazariste. La romancière imagine ainsi comment va se dérouler la visite royale et dépeint, avec force détails, ce que les autorités portugaises feront voir à Élisabeth II, mais aussi ce qu’elles lui cacheront comme, par exemple, les mesures policières prises afin de surveiller les citoyens et d’éloigner les éventuels perturbateurs :

As ruas de Lisboa serão engalanadas, o povo, apatico e silencioso, enfiletrará ao longo dos passeios, vigiado por Legionarios e policiais, suspeitado en cada movimento ; policiais e legionarios andarão de predio em predio, de apartamento em apartamento, intimidando e vexando os moradores fichando nomes e familias, prendendo e desviando pessoas com passado político para residencias fixadas aquí e além […][41].

Maria Archer n’oublie pas de mentionner le coût économique que représente pour le peuple portugais cette visite au cours de laquelle le gouvernement salazariste s’efforcera de montrer à la souveraine britannique un Portugal possédant un niveau de vie décent, alors que cet effort se fera aux dépens des finances locales : « As municipalidades esgotarão novamente os cofres para corresponder às necessidades constantes da propaganda do regime ». Ainsi, en quelques mots bien pesés, Maria Archer dresse pour la reine du Royaume-Uni un tableau de la dictature dans laquelle les Portugais se débattent depuis une trentaine d’années :

São 30 anos de ditadura em que as forças e os fuzilamentos não se fizeram sentir, mas a dominação se processou pela opressão do exercito, espionagem e torturas da policia, cerceio das liberdades politicas e civis e juridicas, exilios e internamentos em campos de concentração africanos, com ou sem julgamento e mesmo a prisão perpetua, « como medida de segurança », para acusados absolvidos nos tribunais[42].

La journaliste ne peut passer sous silence son cheval de bataille, c’est-à-dire son opposition à la censure salazariste, manifestation d’un pouvoir inique et cynique qui l’a forcée à s’exiler loin de sa patrie, afin de continuer à mener sa vie d’écrivaine :

A censura postal, a censura à imprensa, o saque de livros e manuscritos da casa dos autores, a proibição de greves, de reunião, de associação, de eleições livres, de pluralidade partidaria na politica, o condicionamento economico fecharam o circulo opressor[43].

À travers les écrits de Maria Archer, l’allusion à sa propre expérience de la censure salazariste revient comme un leitmotiv manifestant ainsi ce traumatisme inconscient, cette souffrance vécue comme un viol de la conscience qui a déclenché la décision de l’exil et qui ne peut guérir, ainsi que l’analyse Marcelo Viñar : « Cuando el trauma de la violencia política reasume su verdadero estatuto, el de acto político y no el de enfermedad, entonces el proceso terapéutico será interminable, tan largo como la historia de la humanidad[44] ».

Le mécanisme d’exclusion de l’espace et de la mémoire se produisait en fait au sein même de la mère-patrie depuis une trentaine d’années, raison pour laquelle le paradoxe qui sera énoncé en 1978 par Jorge de Sena, « Fui sempre um exilado, mesmo antes de sair de Portugal », rencontre un écho et une résonance anachroniques, vingt ans auparavant, dans l’écriture de la romancière. Ce paradoxe rappelle d’ailleurs étrangement, si l’on peut dire, la fameuse citation d’Aragon, « En étrange pays dans mon pays lui-même », que Julia Kristeva mettra en exergue de son ouvrage Étrangers à nous-mêmes. La même impression exista chez Maria Archer, quand elle put envisager sérieusement, après la Révolution des Œillets, l’idée de retour – consubstantielle à l’idée d’exil. L’écrivaine portugaise pensait ainsi qu’elle se retrouverait étrangère dans son propre pays : « eu creio que, se eu puder algum dia reentrar em Portugal, terei decerto a impressão de andar pelas ruas dum pais estrangeiro[45] ».

Certes, l’exil risque d’être pour celui qui le vit une perte définitive d’identité, mais la vie sous un régime dictatorial qui opprime toute velléité d’expression et de création est déjà l’assurance d’une mise sous le boisseau mutilante à plus d’un égard. Aussi peut-on considérer que les exilés portugais au Brésil ont subi « cette part de soi cachée, tue ou niée durant des décennies » avant même de s’exiler et que la récupération de leur identité s’effectue en fait dans ce travail de résistance collective qu’ils mettent en œuvre à travers la parution du journal Portugal Democrático.

En dénonçant au niveau international la situation politique au Portugal, Maria Archer s’évertue, au moyen d’une répétition incantatoire, à faire reconnaître que tous ceux qui vivent sous un régime dictatorial sont en quelque sorte, plus que des exilés de leur propre patrie, des bannis de la liberté :

São 30 anos em que as forças e fuzilamentos não se fizeram sentir mas em que se trituraram adversarios sob pressões economicas. Comissões e perseguições, exilios, torturas policiais, julgamentos, assassinatos nas prisões, vexames continuos, ameaças e intimidações, instalando-se a espionagem politica no lar e despedaçando-se nessa engrenagem os afectos familiares sob suspeitas e delações[46].

Un peu comme si l’exilé, coupable d’aimer à la fois son pays et la liberté, était condamné à exécuter une double peine. Aussi le voyage d’Élisabeth II au Portugal représente-t-il pour Maria Archer une occasion de dénoncer la dictature salazariste à partir d’un endroit où elle se trouve hors d’atteinte de la toute puissante censure :

Será possível que Vossa Majestade se enleve no coro de louvores unanime, que vai ouvir na imprensa portuguesa ? Asseguro-lhe que uma nota discordante chegará aos seus ouvidos, e é esta minha carta aberta. Posso escreve-la e publica-la porque me abriga a liberdade brasileira, identica à que o Vosso governo mantem e guarda na comunidade britanica que o acata. A censura portuguesa garantirá a beleza da orquestração louvaminheira e nem um comentario agri-doce destoará da euforia geral[47].

Interpelant directement la souveraine britannique, la romancière ne prendra pas de gants pour lui dire que c’est grâce notamment à la protection des pays démocratiques, « livres nas suas instituições e nos seus homens, nomeadamente a Grã Bretanha e os Estados Unidos[48] », que les dictatures ibériques, aussi bien la portugaise que l’espagnole, maintiennent leur population sous un joug féroce. Sans faire aucune concession diplomatique à la reine, Maria Archer profite de cette lettre ouverte comme d’une tribune pour dénoncer cet état de fait historique qui réduit le Portugal, avec la complicité des nations démocratiques européennes, au rang de pays sous-développé. La dénonciation ne serait pas complète sans une liste, même non exhaustive, des méfaits du dictateur ; nous y retrouvons l’idée centrale d’une censure omnipotente dans les principaux actes de la vie d’une nation[49] :

É que tambem sabemos que, negando-se aceitar os modernos metodos de educação, de produção, de assistencia social, dia a dia mais necessario pelo aumento da população e a terra escassa, Salazar integra-se na sobrevivencia medieval do corporativismo, nega aos portugueses o direito a eleições livres, a liberdade da palavra, da expressão, da reunião, da associação, da imprensa, do trabalho, da deslocação, da greve, da etica, da religião, da politica, mesmo da arte[50].

Son destin personnel se conjuguant étroitement avec le destin collectif portugais, l’écrivaine Maria Archer ajoute à cette liste sa propre expérience d’une censure aveugle : « Livros de contos, romances, poesias, memorias, quadros em exposição, peças de teatro, tudo ficou sujeito à censura oficial, à apreensão da policia, à queima do auto-da-fé ! »[51]. Et la journaliste de clore son développement par une image empruntée au Moyen Âge : « Será ilusão se Vossa Majestade se julgar em Portugal num pais do Seculo XX – sem ver que passeia por um patio de prisão do Santo Oficio[52] ».

Toutefois, profondément marquée par la culture chrétienne, Maria Archer refusera de terminer sur une image dévalorisante de la religion qui fait l’âme de son pays. Aussi élèvera-t-elle les débats dans une conclusion historico-religieuse par laquelle elle accuse une nouvelle fois, directement, la souveraine britannique de faire le jeu, à travers sa visite au Portugal, du fascisme salazariste : « A visita de Vossa Majestade é uma das manifestações desse acordo sacrilego entre o Bem e o Mal, que todos os mitos e religiões combatem que o Cristianismo repele[53] ».

Maria Archer prend alors une posture prophétique en déclarant « Os dias do fascismo estão contados », par quoi elle anticipe le titre de l’ouvrage Os últimos dias do fascismo qu’elle publiera deux ans plus tard à São Paulo. Elle en profite également pour vouer aux gémonies, par le biais de métaphores bibliques extrêmement bien choisies, à la fois les dictateurs ibériques et les fascismes de tout acabit :

Salazar, Franco, não tardaram a regressar ao pó de que sairam e a entregar as almas a Satanaz, sem que pesem na balança divina as pedras das igrejas que mandaram erguer. Pó, terra, cinza, nada, será o balanço do fascismo peninsular, como foi o dos mais fascismos. Talvez a geração sacrificada no nosso deserto não veja, tal como a bíblica, a Terra da Promissão[54].

Maria Archer se conçoit ainsi comme faisant partie d’une génération de résistants condamnés à l’Exode. La représentation culturelle dont elle fait état reste donc profondément marquée par un spiritualisme chrétien qui détermine une flagrante prise de position contre les fascismes démoniaques, lesquels sont contraires à l’enseignement du Christ en raison de leur acharnement à détruire la personne humaine.

C’est de manière ironique que l’écrivaine conclura en s’adressant une nouvelle fois directement à la souveraine britannique :

Termino esta carta aberta com a reverencia que é devida a Vossa Majestade ; e muito respeitosamente, peço licença para lhe lembrar um dado historico – Cristo foi crucificado sob a alegação duma razão de Estado ; e mais um preceito cristão – Não faças aos outros aquilo que não queres que te façam a ti[55].

La référence christique qui sert de conclusion à Maria Archer lui permet de reconstruire une mémoire qui va bien au-delà de son simple destin, bien au-delà du destin d’une génération condamnée au bannissement, bien au-delà du destin d’un pays sous un joug dictatorial. À travers la sentence christique, l’auteure professe une vérité universelle d’ordre éthique qui condamne par essence toute sorte de domination d’un être humain par un autre. Ainsi, tout en subissant un mécanisme d’exclusion de son espace identitaire originel, la romancière se situe dans un espace universaliste qui lui permet de sublimer les épreuves personnelles qu’elle a supportées. Son christianisme rejoint une sorte de stoïcisme imposé par les événements.

L’attaque directe contre Salazar et autres dictateurs

Les dons de pamphlétaire de Maria Archer se révéleront de manière tout aussi intransigeante, trois mois plus tard, à propos de la visite au Brésil, en juin 1957, de Craveiro Lopes, général de l’armée portugaise nommé, pour ainsi dire, au poste de Président de la République par Salazar, en 1952. Dans un article intitulé « Eleição de Candidato UNICO », Maria Archer qualifie d’entrée Craveiro Lopes d’usurpateur :

Mas contesto ao snr. Craveiro Lopes capacidade legal para receber nas suas mãos as homenagens prestadas no Brasil ao povo portugués ; contesto-lhe a qualidade de Presidente da Republica Portuguesa ; afirmo que a sua presença no Brasil, em representação do povo português, é uma usurpação identica à usurpação de Peron, Somoza, Trujillo, Rojas Pinillo, Franco, como Presidentes da[s] Republicas […][56].

À la suite, la romancière raconte par le détail le simulacre d’élection démocratique organisé par Salazar pour mettre en place le candidat unique :

Craveiro Lopes […] foi eleito Presidente da Republica por votos tão numerosos que, em muitas assembleias, atingiram o numero total dos inscritos no respectivo recenseamento. Mais uma vez os ausentes e mortos votaram no homem de Salazar. […] O snr. Craveiro Lopes agarrou o título de Presidente da Republica Portuguesa numa barganha eleitoral tão caracterizada como a da eleição de Rojas Pinilla, ha meses, na Colombia[57].

La comparaison avec les dictatures latino-américaines se fait particulièrement insistante. En effet, Maria Archer se réfère à un article de Jean-Louis Clément, paru dans la revue Réalités du mois de mai de la même année, qui plaçait la dictature portugaise sur le même rang que celles de la Colombie, du Chili, de l’Équateur, du Costa Rica, du Pérou « e mais ditaduras americanas »[58]. Elle n’hésite pas d’ailleurs à mettre le Président de la République Portugaise sur un pied d’égalité avec Juan Peron : « O snr. Craveiro Lopes é tão representante do povo português como o snr. Juan Peron é ou foi representante do povo argentino[59] ».

S’il est clair que les positions antifascistes de Maria Archer ne s’arrêtent pas aux frontières du Portugal, il est tout aussi évident que son militantisme se fonde sur une parfaite connaissance des rouages par lesquels Salazar impose un pouvoir sans partage à la société portugaise. La romancière explique comment la dictature salazariste – comme les autres régimes fascistes occidentaux de l’Allemagne nazie aux dictatures latino-américaines –, a mis en place un parti unique appelé União Nacional. Pendant les élections, ce parti unique, en noyautant toutes les opérations de vote, facilitait par là-même les fraudes électorales et permettait l’élection sans problème du candidat promu par Salazar.

L’iniquité et le cynisme de ce pouvoir absolu sont tels qu’à la suite des élections, la frauduleuse victoire électorale ne lui suffisant pas, il organise une période « inquisitorial em que as rebeldias dos animos fracos se abatem, a submissão se conquista em face da ameaça, o terror progride[60] ». Maria Archer en profite ainsi pour rappeler comment la dictature salazariste mettait à profit les périodes électorales, qui permettaient la fragile émergence de réactions démocratiques, pour réprimer davantage la population : « Após essas eleições indisputadas ha sempre perseguições politicas, depurações de funcionarios, prisões e torturas, processos judiciais que são vinganças da ditadura[61] ». Le journalisme militant de Maria Archer s’avère ainsi être également une écriture de la mémoire d’un peuple qui, même hors d’atteinte des griffes de « la bête immonde », ne consent pas à oublier les conditions outrageantes de la privation de liberté dont il est l’objet.

C’est à cet endroit que l’histoire personnelle de Maria Archer se noue intimement avec l’histoire collective portugaise. En effet, suite à l’élection truquée de Craveiro Lopes comme Président de la République, le régime salazariste instruisait de décembre 1952 à février 1953, devant le Tribunal militaire, le procès – auquel nous faisions allusion au début de cet article – du capitaine de réserve Henrique Galvão. Suite à ce procès à l’encontre d’une mouvance démocratique, qui avait vainement essayé de s’exprimer lors de la période électorale, la romancière se voyait dessaisie d’une partie d’un précieux manuscrit.

Sans cesse, Maria Archer se retrouve prise dans la spirale de l’aliénation provoquée par les méfaits de la censure qui lui déniait son identité d’écrivaine. L’exil dont elle souffre est la conséquence de ce déni d’identité ; il est en même temps la thérapie qui lui offre l’occasion de retrouver sa dignité dans son statut d’artiste et de femme de lettres, surtout si l’on conçoit l’exil comme « cette modalité d’être par lequel l’être se détermine[62] » dont la force « est précisément de poser le sujet, et peut-être même de l’imposer[63] ».

Il ne fait pas de doute que c’est le profond spiritualisme chrétien de Maria Archer qui la met en position de (re)trouver sa raison d’être. Au cours de ses premières années d’exilée, elle est restée attachée à l’espoir du retour, considéré comme une résurrection christique, face à l’exil, vu comme une « mort symbolique, une sorte d’anathème vulgarisé[64] ». Son expérience d’exilée, qui constitue une profonde expérience d’être, rejoint ainsi la conclusion d’Olivia Bianchi : « L’exil est ce qui nous fait croire à la seconde fois ou à la seconde chance […][65] ».

Le 26 avril 1979, cinq ans après la Révolution des Œillets qui mettait fin au régime dictatorial de Marcelo Caetano successeur de Salazar, Maria Archer, déjà affectée par la maladie, quittait le Brésil pour rentrer au Portugal sur les instances de Mário Soares. Hébergée au foyer pour personnes âgées de Santa Maria de Marvila à Lisbonne, elle y mourra le 23 janvier 1982.

Références bibliographiques

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Notes:

[1] Maître de Conférences, Armanda Manguito Bouzy est directrice de la Section de Portugais de l’UNSA depuis 2002. Après une thèse intitulée Images de femmes dans le roman portugais des années 20 et 30 (Bordeaux, 2001), elle consacre principalement sa recherche à la question du féminisme dans les littératures lusophones des années 1920 et 1930.

[2] Voir Manguito Bouzy 2012.

[3] Le recueil de nouvelles Ida e volta duma caixa de cigarros fut censuré en 1939 ; le roman Casa sem pão en 1947.

[4] Bolzman 2006, 2.

[5] Diário de Notícias, 15/01/1956. Dans toutes les citations, l’orthographe, la ponctuation et l’accentuation des textes originaux ont été conservées en l’état.

[6] Voir Pires Martins 2005.

[7] Pour une biographie plus complète de Maria Archer, voir Batista 2008.

[8] Kiourtsakis 2012, 2 (document pdf).

[9] Kiourtsakis 2012, 2.

[10] Kiourtsakis 2012, 4.

[11] Bianchi 2005, 9, § 32 (document pdf).

[12] Bolzman 2012, n. p.

[13] Kristeva 1988, 13.

[14] Bianchi 2005, 2, § 1.

[15] Bianchi 2005, 11.

[16] Archer 1959.

[17] Inspiré du fameux roman d’Edward Bulwer-Lytton paru en 1834, The Last Days of Pompei. Ce titre avait connu un regain d’intérêt en 1959 avec le péplum éponyme de Sergio Leone.

[18] Altoulian 2010, 2.

[19] Voir Batista 2008, 23-36.

[20] Pour une histoire circonstanciée et une présentation plus complète de Portugal Democrático, voir Rodrigues 2003, 182-189, Ramos 2004, Gilda Santos 2005 ainsi que Silva 2006.

[21] Rodrigues 2009, n. p.

[22] Silva 2000, 22.

[23] Cf. Silva 2010.

[24] Archer 1956.

[25] Archer 1956, 5a.

[26] Archer 1959, n. p.

[27] Archer 1956, 5c.

[28] Archer 1956, 5c.

[29] Archer 1956, 5e.

[30] Bianchi 2005, 2, § 1.

[31] Archer 1956, 5e.

[32] Archer 1956, 5e.

[33] Archer 1956, 6a.

[34] Archer 1956, 6a.

[35] Archer 1956, 6a.

[36] Archer 1956, 6a.

[37] Kristeva 1988, 35.

[38] Kristeva 1988, 35.

[39] Archer 1957a, 4b.

[40] Archer 1957a, 4d.

[41] Archer 1957a, 4c.

[42] Archer 1957a, 4de.

[43] Archer 1957a, 4e.

[44] Viñar 2009, 7.

[45] Lettre du 7 avril 1975, apud Santos Botelho 1994, 39.

[46] Archer 1957a, 4e.

[47] Archer 1957a, 4e.

[48] Archer 1957a, 2d.

[49] Sur la question de la censure à l’époque de Salazar, voir Santos 2005.

[50] Archer 1957a, 2de.

[51] Archer 1957a, 2e.

[52] Archer 1957a, 2e.

[53] Archer 1957a, 2d.

[54] Archer 1957a, 2d.

[55] Archer 1957a, 2e.

[56] Archer 1957b, 1.

[57] Archer 1957b, 4a.

[58] Archer 1957b, 4a.

[59] Archer 1957b, 4a.

[60] Archer 1957b, 4b.

[61] Archer 1957b, 4b.

[62] Bianchi 2005, 7, § 24.

[63] Bianchi 2005, 7, § 24.

[64] Bianchi 2005, 2, § 3.

[65] Bianchi 2005, 9-10, § 30.

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